mercredi 3 septembre 2014
L'offre ou la demande ? Ecoutons Mario Draghi
Le débat sur l'offre et la demande est reparti de plus belle avec le changement de gouvernement. Un consensus est-il hors d'atteinte ? Ecoutons une voix qu'on peut dire « autorisée », celle de Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE).
Dans un discours prononcé le 22 août à la réunion annuelle des banquiers centraux à Jackson Hole (Wyoming), il a stupéfié son auditoire :
« La zone euro souffre depuis 2010 d'une politique budgétaire insuffisante (“less available and effective”), surtout si on la compare aux autres économies avancées. Ce n'est pas le résultat d'une dette publique élevée, en moyenne la dette européenne n'est pas supérieure à celle des Etats-Unis ou du Japon. Elle résulte du fait que, dans les autres pays, la banque centrale a joué un rôle de cran de sécurité (“backstop”) pour le financement des Etats. C'est pourquoi il serait utile que la politique budgétaire joue un rôle plus actif aux côtés de la politique monétaire. »
Mario Draghi résume en une phrase ce que la majorité des économistes n'a cessé de répéter. La consolidation budgétaire à laquelle les Etats de la zone euro ont été astreints a résulté d'une crise davantage d'origine institutionnelle qu'économique. Il enfonce ainsi le clou qu'il avait planté avec l'annonce, en 2012, de son programme OMT (rachat de titres de dette d'Etat) : la BCE ne peut rester indifférente à la crise souveraine.
NOUVEAU TRAIN DE MESURES
Et d'annoncer un nouveau train de mesures pour renforcer la politique monétaire, sous la forme d'un « quantitative easing » européen. Mais il ajoute qu'il y a « un risque certain que la politique monétaire ait perdu de son efficacité à relancer la demande », du fait notamment de taux déjà très faibles. D'où sa recommandation que la politique budgétaire joue un rôle plus actif au côté de la politique monétaire.
Mario Draghi voit l'inflation chuter (0,4 % sur l'année écoulée, contre 1,6 % un an plus tôt). La politique monétaire, qui ne fait que pousser le crédit, ne peut corriger à elle seule une trajectoire qui s'interprète dans son raisonnement comme un excès d'offre. Cela ne signifie pas à ses yeux qu'il faille renoncer aux mesures favorables à celle-ci. Il signale le risque que les chômeurs de longue durée perdent leur employabilité et cite le renforcement de la formation professionnelle parmi les mesures utiles.
Mais il se situe au-delà de ce clivage :
« Une stratégie cohérente pour réduire le chômage doit s'appuyer sur des mesures d'offre et de demande tant au niveau de la zone euro dans son ensemble qu'aux niveaux nationaux. »
Et de citer les 300 milliards d'investissement annoncés par Jean-Claude Juncker, nouveau président de la Commission européenne, comme une piste à suivre.
TOUS LES MOTEURS DE LA DEMANDE SONT À L'ARRÊT
Quid de la France ? Le dernier bulletin de santé de l'Insee montre qu'elle marche au fil de la récession. La croissance stagne pour le deuxième trimestre consécutif (0,1 % sur l'année écoulée) et l'inflation est au plus bas aussi (0,6 % en juillet). Tous les moteurs de la demande sont à l'arrêt. La consommation est quasiment plate, progressant comme le produit intérieur brut (PIB) sur les quatre derniers trimestres, et l'investissement recule de 2,4 %.
Offre ou demande ? Si l'inflation faible suggère un excès d'offre, le commerce extérieur, déficitaire, témoigne d'un manque de compétitivité (la faiblesse de la demande européenne joue aussi son rôle). La pédagogie étant l'art de la répétition, il ne faut pas confondre les problèmes de compétitivité des entreprises exportatrices avec ceux de l'ensemble de l'économie. Selon les derniers chiffres de l'Insee, le taux de marge des sociétés non financières est remonté à 30 % au premier trimestre, pour une moyenne historique de 28,5 %, ce qui suggère que le problème interne n'est pas si radical.
LES DEUX À LA FOIS
La France, en réalité, n'a pas le luxe de choisir entre l'offre ou la demande, elle doit cibler des mesures qui stimulent les deux à la fois. Le logement est un bon exemple. L'investissement immobilier des ménages français s'est effondré de presque 10 % sur l'année écoulée. Pourtant, l'offre de logements disponibles est notoirement insuffisante. La panoplie classique des mesures d'incitations fiscales ou concernant le crédit ne suffit pas, en cette période de taux déjà très faibles. Il faut « relancer l'offre » et financer, à l'ancienne, des programmes de constructions nouvelles.
Pour l'ensemble de l'économie, on peut stimuler offre et demande en faisant baisser les cotisations employés plutôt que les cotisations employeurs. De telles baisses soutiennent le pouvoir d'achat des salariés déjà en emploi (la demande) tout en favorisant l'embauche : à salaire net donné, qui est la référence implicite au moment du recrutement, la baisse des cotisations employés réduirait le coût d'embauche (l'offre).
Au-delà du cas français, un grand choc est nécessaire pour sortir l'Europe de la crise. La Commission Juncker devra fixer une doctrine concernant le retour à l'équilibre budgétaire qui tienne compte de l'état de la croissance. Personne n'ignore l'opposition allemande à un changement de cap. Mais il s'agit ici de définir une politique pour l'Europe dans son ensemble, et la tâche en revient à la Commission. Jean-Claude Juncker a l'immense avantage sur ses prédécesseurs de bénéficier d'une légitimité propre. Mario Draghi lui a préparé le terrain. Il doit l'occuper
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